Des femmes haïtiennes s’engagent dans la gouvernance locale en pleine crise

Why It Matters

Grâce au projet AGIR du CECI, des femmes de la région du Cap‑Haïtien tissent des réseaux, influencent les politiques et redéfinissent la manière dont les communautés travaillent ensemble.

Mutchi Obas discute avec d’autres participantes lors d’une conversation sur le renforcement de la gouvernance locale.

Dans le Nord de l’Haïti, les jeunes, les femmes et les autorités locales se réunissent pour transformer la gouvernance locale dans le cadre du projet Alliance pour une gouvernance inclusive et redevable en Haïti (AGIR) du CECI.

Le projet vise à promouvoir une gouvernance plus participative, inclusive et redevable, en accordant un rôle central aux femmes. 

« C’est un projet qui est parti d’une approche axée sur la vision d’un développement endogène, c’est-à-dire une dynamique qui préconise de partir de l’existant au niveau local », dit Aline Sainsoivil, chargée du projet pour le département du Nord du projet AGIR.

Le projet est financé par le gouvernement du Québec et mis en œuvre par le CECI, en collaboration avec l’UQAM, la Maison d’Haïti et des partenaires locaux, notamment Asosyasyon Fanm Soley Dayiti (AFASDA) et l’Organisation de Gestion de la Destination Nord d’Haïti (OGDNH).

Quand Mutchi Obas parle des défis politiques en Haïti — l’insécurité, les institutions paralysées et l’accès limité aux services essentiels — elle relève l’énorme potentiel des Haïtienness et Haïtiens qui font déjà un travail important dans le pays. 

« Haïti fait face à des défis multidimensionnels, notamment l’instabilité politique, l’insécurité, la pauvreté structurelle, les inégalités de genre,  la vulnérabilité aux catastrophes naturelles, et l’accessibilité limitée à certains services essentiels. Je pense que, malgré ces difficultés, la société haïtienne se distingue bien par sa résilience, sa créativité et son fort engagement communautaire », dit Mme Obas.

Le projet a permis de consolider ces énergies en regroupant des acteur-trice-s public-que-s, privé-e-s et de la société civile autour d’une table multisectorielle régionale. Psychologue, entrepreneure et dirigeante d’un organisme féministe, Mme Obas a participé au projet AGIR en tant qu’actrice communautaire et comme formatrice en questions électorales et politiques. 

Elle affirme que le projet a permis de développer une vision plus cohérente des priorités partagées de la Zone urbaine métropolitaine autour du Cap Haïtien (ZMCH) à travers de forums et de débats. 

« Là, c’est une grande avancée pour nous au sein de la société parce que ce n’est pas facile de voir les autorités et les membres de la société civile s’organiser, s’asseoir ensemble pour discuter. Ça, c’est un impact qui est très positif au sein du projet », dit Mme Obas.

Ensemble, des Haïtiennes et des Haïtiens des six municipalités de la ZMCH ont identifié les enjeux les plus urgents : organiser l’aménagement du territoire et adresser l’urbanisation non planifiée; réparer et améliorer les infrastructures, telles que celles en rapport avec l’eau potable, l’énergie, les transports et la gestion des déchets; rechercher des solutions adaptées au changement climatique; et formuler des solutions avec une approche d’intercommunalité.

Des réseaux de femmes entre municipalités

Avant le projet AGIR, les communautés travaillaient surtout en silo. Maintenant, dit Mme Sainsoivil, « on observe là une sorte de prise de conscience régionale. C’est une prise de conscience qui met en avant la nécessité pour qu’il y ait une bonne gouvernance locale, mais aussi avec une dynamique d’intercommunalité. »

Ce changement s’inscrit dans l’approche du CECI, qui place les citoyen-ne-s au cœur de la gouvernance et considère la collaboration comme essentielle à tout changement durable.

« L’intercommunalité était, je peux dire, quasiment inconnue (avant le projet), en tout cas pas vraiment mentionnée dans les discours. Mais maintenant, non seulement les acteur-trice-s qui sont impliquées dans AGIR, mais presque toute la population est vraiment mobilisée autour des grandes questions d’intérêt général, et parlent maintenant d’intercommunalité. »

Les formations du projet ont également introduit des principes clés de la gouvernance démocratique.

Aline Sainsoivil écoute les intervenant·e·s faire une présentation pendant l’atelier.

« Il y a eu des formations visant à renforcer la participation citoyenne à la gouvernance. Et il y a eu un accent mis sur la transparence, la redevabilité, la participation citoyenne, l’inclusivité et une gouvernance efficace », dit Mme Obas.

Des femmes qui se présentent aux formations, qui s’assoient de manière plus responsable et organisée devant des responsables locaux, qui apprennent à négocier, à défendre leurs idées et à exercer un leadership.

Un des ateliers a rassemblé 60 femmes issues des six municipalités pendant trois jours. À la fin, elles ont décidé de créer un réseau intercommunal — une première dans la région.

« Elles saisissent cette occasion-là à travers le projet AGIR pour créer un réseau, pour se mettre ensemble, même si elles viennent d’horizons divers », dit Mme Sainsoivil. « Elles s’accordent à ce qu’ensemble, elles peuvent faire de grandes choses, se renforcer, se soutenir et mieux participer, en tant que femmes, à une gouvernance inclusive. »

À travers des rassemblements, des formations et du financement, le projet AGIR mobilise les capacités citoyennes, favorise le dialogue entre la société civile et les autorités locales, et soutient des initiatives communautaires.

« La zone métropolitaine du Cap-Haïtien est une région riche en potentiel, mais qui gagnerait vraiment à être mieux gouvernée au niveau local et aussi à être mieux considérée par le pouvoir central », ajoute‑t‑elle.

Ces liens et ces apprentissages — qui reflètent le modèle du CECI axé sur la participation citoyenne — entraînent des transformations personnelles et communautaires.

Transformer leurs communautés… et elles-mêmes

Régine Zéphirin Diègue, fondatrice du Mouvement pour l’Intégration et l’Émancipation des Femmes Handicapées (MIEFH), accompagne depuis 2009 des femmes vivant avec un handicap. Sa participation au projet AGIR a changé sa façon de voir son propre militantisme.

« Le projet AGIR me permet d’intégrer à la société à un niveau beaucoup plus large qu’avant, me permet de prendre conscience beaucoup plus de mes responsabilités en tant que citoyenne », dit Mme Zéphirin Diègue.

« Ça me permet aussi de comprendre qu’en même temps qu’on est en train de réclamer nos droits en tant que personnes vivant avec un handicap, nous avons aussi des devoirs. »

Grâce au projet, elle a approfondi sa compréhension de la gouvernance locale et tissé des liens avec des responsables politiques.

Régine Zéphirin Diègue prend des notes pendant une séance de la conférence AGIR consacrée à la participation citoyenne.

« En côtoyant les élus locaux, notamment le maire, les délégués, et les gens dans la commune, ça m’a permis de comprendre que notre société, ma société, a des problèmes, et qu’elle a besoin de bras pour contribuer », dit-elle.

Elle a également suivi une formation en médiation qui lui a fourni des outils pour améliorer ses négociations lors de ses plaidoyers.

« Ce que le projet AGIR nous a permis de faire, c’est de rédiger un cadre stratégique avec des revendications qui nous permettent de mener des plaidoyers aux niveaux local et international », dit Mme Zéphirin Diègue.

Aujourd’hui, elle fait partie d’une commission de plaidoyer de cinq membres chargée de suivre ces revendications. Cette responsabilité a changé l’image qu’elle se fait d’elle-même.

« Personnellement, je souhaite qu’il y ait un autre projet AGIR, car cela m’a beaucoup apporté sur le plan personnel, sur le plan de mon secteur et aussi pour la communauté entière. La personne que je suis devenue grâce à AGIR, c’est quelque chose de différent », dit‑elle.

Le potentiel des jeunes Haïtien-ne-s

Le projet AGIR se termine en septembre 2026, mais le travail de bâtir une gouvernance plus inclusive et transparente se poursuit. Selon Mme Obas, il faut maintenant passer à la « matérialisation » de la participation citoyenne.

« La matérialisation de ce projet peut prendre plusieurs formes. Par exemple, la consultation régulière des citoyens avant l’adoption des politiques publiques, l’organisation des forums communautaires et des débats publics, la présence des représentants de la société civile dans certaines instances de décision … La matérialisation de ce projet de gouvernance participative doit passer par la mise en place de ces mécanismes qui favorisent l’implication effective des citoyens dans les processus décisionnels et le contrôle de l’action publique », explique‑t-elle.

Mme Sainsoivil croit que le projet pourrait s’étendre vers le sud du pays. Mais selon elle, le plus grand potentiel réside chez les jeunes.

Lors d’un forum appuyé par AGIR, où plus de 1 500 jeunes — en majorité des filles — se sont réunis, « les jeunes ont exprimé de fortes demandes, notamment en éducation à la citoyenneté, parce que les jeunes souhaitent aussi participer de façon réelle et concrète », raconte Mme Sainsoivil.

« Les jeunes ont vraiment beaucoup de projets à mettre en œuvre qui les mobilisent et les sensibilisent sur plusieurs questions, par exemple sur la technologie, sur l’environnement. Ils ont exprimé plusieurs demandes d’appui au projet AGIR. On n’a pas pu répondre à tous malheureusement parce qu’on est limité en termes de budget. Mais quand même, ces demandes existent dans notre base de données. »

Au-delà de la mobilisation, Mme Sainsoivil croit que les idées soulevées dans AGIR peuvent inspirer de futures initiatives du CECI.

« Je pense que le projet AGIR, en soi, permet d’entrevoir de nouvelles perspectives qui, selon moi, seraient judicieuses à explorer », dit-elle.

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